Interview / Violences sexuelles : Prof. Ossei Kouakou (Psychologue) donne les facteurs qui favorisent les viols

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interview-violences-sexuelles-prof-ossei-kouakou-psychologue-donne-les-facteurs-qui-favorisent-les-viols Prof. Ossei Kouakou (Psychologue) a fait des propositions pour une lutte efficace contre les violences sexuelles.
Société

Le viol est devenu un fait de société dont les victimes se comptent ces dernières années par milliers. Parmi elles, figurent des adolescentes et des bébés dont certaines trouvent la mort à l’issue de ces agressions sexuelles. Le professeur Ossei Kouakou, psychologue et enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët-Boigny par ailleurs, président du Conseil d’Administration de l’Ong Sos Violences sexuelles (SOS VS) et du Réseau d’actions contre les violences sexuelles (Ravs), explique les facteurs et les conséquences du viol sur les victimes et sur la société.

Dans quel état recevez-vous les filles victimes de violences sexuelles ?

Les victimes qui nous sollicitent sont de deux (2) catégories. Il y a celles qui ont été victimes depuis de longues dates, durant leur enfance et leur adolescence. Au début, elles ont été incapables de dénoncer leurs agresseurs ou bien elles en ont parlé, mais elles n’ont pas été crues. Ainsi, au moment où nous les recevons, elles vivent des situations complexes. Par exemple, elles ont des difficultés à vivre correctement leur sexualité (peur des rapports sexuels, frigidité, impossibilité d’établir une relation durable avec un homme). La deuxième catégorie concerne des enfants ou adolescentes. Ils viennent quelques jours ou semaines après le viol généralement accompagnés de leurs mères sur recommandation des centres de santé, des centres sociaux, des commissariats de police ou d’un membre de la communauté à laquelle appartient la victime.

 

Sur la base des différents entretiens avec des victimes, que doit-on savoir des circonstances des viols ?

Les circonstances des viols varient d’une victime à une autre. Mais, on note généralement deux types de viols. Ceux qui se passent à l’intérieur de la famille (intrafamilial) et les viols qui se passent en dehors de la famille. La plupart des viols sur enfants se passent dans la famille et ou dans le voisinage immédiat. La promiscuité semble être le plus grand facteur favorisant. L’agresseur est soit un parent proche ou lointain ou un membre de l’entourage immédiat de l’enfant. Il faut éviter de mettre tous les enfants, tous sexes confondus, dans une même chambre avec des cousins, des tontons et autres visiteurs. Nous invitons les parents à la vigilance en instaurant une communication réelle entre eux et les enfants.

 

Quels sont les facteurs favorisant cette pratique ?

En dehors de la promiscuité, l’autre facteur est la perversité sexuelle de l’agresseur. C’est ce trouble ou déséquilibre psychologique qui pourrait expliquer certains viols des adultes sur les enfants. Certaines personnes ont des tendances perverses, c’est-à-dire une propension maladive à accomplir des actes immoraux ou agressifs. Ils éprouvent du plaisir à faire subir à autrui la violence, la domination sur tous les plans. Il y a aussi ceux qui ont du mal à contrôler leur instinct sexuel. C’est la caractéristique d’une immaturité affective au niveau du développement de leur personnalité. Il ne faut pas oublier aussi les mystiques qui violent pour obtenir un soit disant pouvoir ou une puissance ou une richesse sociale, sur recommandation de leur guérisseur ou marabout. En résumé, on note une multitude de facteurs favorisants. Chaque violeur a son histoire et ses motivations.

 

Comment expliquez-vous les viols, notamment collectifs et incestueux ?

Les viols collectifs sont souvent le fait des jeunes adolescents qui sont très souvent sous l’effet des substances psychotropes ou d’alcool. C’est l’effet de groupe qui explique cela. Ils se lancent des défis à relever. Ainsi après une partie de beuverie en groupe, ils peuvent laisser libre cours à leur instinct sexuel en violant collectivement soit une jeune fille du groupe ou une inconnue qui se retrouve sur leur passage.

Concernant les viols incestueux, il peut s’agir des parents qui ont des perversités sexuelles ou qui ont un passé de victime non prise en charge. Certaines études relèvent que ces types de personnes ont subi dans leur enfance des violences ou des viols. Ainsi, elles ont tendance à reproduire cela sur les autres. Ce sont des personnes qui présentent un tableau psychopathologique au regard de leurs antécédents de violences ou viols subis. Une investigation approfondie pourrait faire ressortir des informations pertinences sur leur histoire personnelle.

 

Quel regard portez-vous sur le viol des enfants ?

La science psychologique essaie de comprendre comment et pourquoi une personne adulte arrive à être attiré sexuellement par un enfant. Nous cherchons à comprendre ce qui se passe dans l’esprit de ce type de personnes pour passer à l’acte. Cette quête, nous amène à nous interroger sur le vécu personnel des agresseurs sexuels, leur personnalité, les conditions dans lesquelles elles ont évolué. Tout laisse penser que ces individus présentent une personnalité psychopathologique. Ils sont différents des sujets normaux au regard de ce qu’ils ont vécu depuis leur conception jusqu’à leur naissance et des expériences existentielles rencontrées.

 

Le viol a-t-il des conséquences sur le comportement de la victime ?

L’on note généralement trois catégories de conséquences : Les conséquences physiques ou organiques sont liées aux infections sexuellement transmissibles, le Vih Sida, les grossesses précoces...Les conséquences psychologiques provoquent le stress post traumatique, le repli sur soi, l’isolement et les troubles du développement de la personnalité. Par exemple, le trouble du développement psychologique : le développement de l’intelligence peut être affecté, la mémoire, la perception et l’ensemble des fonctions cognitives peuvent prendre un coup. C’est la raison pour laquelle chez les victimes scolarisées, l’on observe souvent des baisses de performances scolaires.

Les conséquences au niveau social sont la stigmatisation, le rejet, la déscolarisation qui sont la résultante des troubles du développement socio-affectif, à une déviation au niveau du comportement. Cette situation peut conduire la victime dans la prostitution, la dépendance alcoolique ou la toxicomanie ou tout autre vice social. Par ailleurs, les femmes victimes de viol qui n’ont pas pu se rétablir fuient ou rejettent les hommes. Ou bien elles peuvent avoir une attirance excessive pour le sexe masculin. Celles-ci peuvent mener une vie de débauche sexuelle en devenant frivoles ou prostituées. Tout dépend de la personnalité de chacune. Il n’y a pas de comportement type pour toutes les victimes.

 

« Veiller à ce que l’agresseur n’ai pas d’emprise sur la victime »

 

Comment épargner les victimes ?

Les victimes doivent accepter de dénoncer les agresseurs, de porter plainte pour obtenir si possible des réparations judiciaires. Car c’est toujours bien moralement et psychologiquement de savoir que notre bourreau a été sanctionné. Par ailleurs, il faut dénoncer l’abuseur et l’éloigner de la survivante. Sinon, si le bourreau est toujours présent et menaçant pour la survivante, cela conduit à une aggravation du traumatisme. Donc, il est fortement conseillé de dénoncer l’agresseur et d’extraire la victime du cadre de vie de celui-ci. Aussi, il faut veiller à ce que l’agresseur n’ait pas une emprise sur la victime. D’où la nécessité d’avoir une famille d’accueil. C’est le gage d’un suivi psychologique réussi. La famille ne doit ni culpabiliser, ni rejeter la victime mais plutôt l’aider en prêtant une oreille attentive à ses préoccupations.

 

Pourquoi le phénomène persiste-t-il malgré l’existence de la loi et autres moyens de lutte ?

Si le phénomène persiste et prend de l’ampleur, c’est parce que les efforts sont pour le moment insuffisants. Il importe de réglementer par exemple, la vente et la consommation de l’alcool et la cigarette. Nous devons veiller à ce qu’aucun mineur n’en consomme. En ce qui concerne les stupéfiants, l’Etat devra veiller à une application rigoureuse des sanctions à l’encontre des usagers. En effet, très souvent, les abuseurs sont sous l’effet des drogues, de l’alcool et de tout autre produit psychotrope. Ces produits peuvent jouer à la fois le rôle de cause et de conséquence des violences sexuelles. Concernant les conséquences, si une personne est sous l’effet de ces substances, elle devient vulnérable et se présente comme une proie facile pour ces potentiels agresseurs. En outre, comme nous l’avons souligné plus haut, l’Internet rend d’énormes services, mais il faut reconnaître qu’il facilite aussi les agressions, surtout sexuelles. C’est pourquoi, son usage doit être aussi bien réglementé et contrôlé afin d’éviter les dérives surtout chez les enfants.

 

Y-a-t-il des actions concrètes à réaliser pour relever les défis ?

Au niveau de l’Etat, il faut une sensibilisation accrue sur les droits des enfants. Renforcer le programme de l’éducation sexuelle. Communiquer suffisamment dans les médias au sujet des condamnations des agresseurs afin de dissuader d’éventuels violeurs. Par exemple, recenser tous les verdicts des procès pour viols et les communiquer périodiquement par la presse écrite et audiovisuelle. Je pense que l’Etat ne peut réussir seul cette mission s’il ne s’appuie pas sur les Ong nationales. C’est pourquoi, nous préconisons la mise sur pied d’un programme national de renforcement des capacités des Ong qui sont engagées dans le domaine de la lutte contre toutes les formes de violences à l’égard de la femme et des enfants ou toutes les Ong de protection des enfants et des femmes.

Réalisée par Marcelle AKA